Quelques jours au bord du Lac Inlé

Birmanie-(2)Dans cette grande maison bâtie sur pilotis, grand-père racontait une histoire à l’oreille de son petit-fils pendant qu’une des filles de la famille filait la fibre du lotus pour la robe du Bouddha…

Il était assis en tailleur sur le teck luisant et avait ramené les plis de son longyi sous ses cuisses comme un hamac, un creux où l’enfant blotti observait les étrangers au teint pâle qui venaient de pénétrer chez lui. Il est des terres qui vous happent, qui emportent votre regard immédiatement. Des terres qui vous nourrissent et vous submergent, des terres où les rivières et les arbres sont habités par les esprits, des terres lointaines qui vous relient aux autres. La Birmanie est cette terre-là…

Ici, sur le lac Inlé, le temps passe au fil des balades longeant les canaux tirés au cordeau parfois envahis par les jacinthes et qui mènent aux maisons frêles des Inthas, entièrement composées de bambou tressé. Depuis le village de Nyaungswe, il faut suivre le chenal et les nombreux bateaux à moteur lancés à pleine allure avant d’entrer par le nord et goûter la vie harmonieuse en apparence du peuple du lac. Chaque jour, les hommes sont à la pêche, seuls aux commandes d’une barge dont le balancement -danse légère et cadencée- se joue d’un pied posé sur une godille qui monte et puis descend. Chaque jour, ils déposent leur panier conique dans le fond si proche et taquinent les carpes avec leur trident. Chaque jour, ils partent pour une longue journée de cabotage et reviennent le soir venu avec leur nasse contenant de moins en moins de poissons. Autour des villages, des bandes de terre d’un vert intense, des jardins chargés de tomates et de salades flottent et suivent les clapotis de l’eau alors qu’au loin se dessine la ligne des montagnes bleutées du pays Shan où d’autres peuples singuliers vivent et s’arrangent comme ces Pa-O croisés un jour de marché.

Les femmes, descendues avec la brume matinale, portent une hotte retenue sur le front par un bandeau et un costume sombre du noir à l’indigo ; une veste à col officier sur une tunique recouvrant le plus souvent un pantalon et sur la tête telle une fleur au bout de sa tige, un turban éclatant. Leurs joues, hautes et dodues sont maquillées d’un cercle de thanaka, une pâte végétale qui sert à la fois de produit de beauté et protège du soleil violent. L’une d’elles, encore jeune, est assise à même le sol. Elle a disposé en petit tas les herbes ramassées dans les cultures de là-haut et donne le sein à son enfant pendant que d’autres, par deux ou quatre, souriantes et ricanantes, font leur marché entre les étals de gingembre et d’oignon, de mangue et de citron verts, de piments rouges et d’ail blanc.

Les riz sauvages rassemblés dans les sacs en toile côtoient les aromatiques qui diffusent leur odeur subtile parmi les étals de poisson chat, de perche grimpante et d’alose de l’allée aux poissons.

Et il faut voir ces femmes birmanes, souples et élégantes, ces corps longilignes maintenus dans un longyi, le cheveu brillant natté ou enroulé sous un chapeau, fumer le cheerot, un cigare artisanal fait de tabac roulé dans une feuille de thana coupée en triangle et munie d’un filtre en papier maïs. Les hommes, discrets, se tiennent à l’écart, groupés autour d’un jeu où circulent les coupures de kyats. Plus loin, après un groupe de stupas envahis par les ronces et les herbes folles, une immense bambouseraie étend ses cannes dans les hauteurs. Des moines écoliers se baignent dans la rivière brunâtre. L’un d’eux est resté sur la berge, il a déposé au pied d’un banian une partie de sa robe pourpre. Il nous regarde, fixement. Et de cet instant unique et céleste j’entends encore les cris des enfants et le frisson des chaumes dans le vent.

by Béatrice M.

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