Les Chemins du Népal

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Il est 5 heures.

Celui qui ouvre la fermeture éclair de ma canadienne avec une tasse de thé à la main s’appelle Kumai. Il a peut-être 30 ans, vit à Katmandou où il a laissé sa femme et ses enfants et travaille comme assistant sherpa pendant la saison des treks dans son pays, le Népal.

Tous les matins, il fait préparer par les cuisiniers le braséro et les chapati du petit-déjeuner avant de réveiller la troupe et de nous accueillir avec un sourire qui lui mange le visage.

Dans cette longue caravane qui s’étend sur les chemins, le sherpa en chef ou sirdar guide la marche. Il est nos yeux et nos pieds. Il s’inquiète d’une pente malaisée dans un pierrier, refuse l’escalade d’un éboulis pour gagner du temps ou décide de porter les marcheurs un à un pour le passage d’une rivière en furie.

Viennent ensuite les assistants sherpas chargés de la bonne tenue du campement, puis les cuisiniers tout terrain et enfin en bas de l’échelle, les porteurs, des corps étiques croulant à peine sous le fardeau, seulement chaussés de tongs, sans cape sous la pluie et qui écartent nos interrogations par un sourire, la marque de ceux qui vivent et souffrent en silence.

15 jours déjà que nous sommes partis de Katmandou en bus Tata sur une route étroite dont les courbes épousent les flancs de la colline avant d’arriver à Pokhara, ville paisible plantée en bordure d’un lac et entourée de cimes qui se reflètent avec douceur à la surface de l’eau. Découverte par les hippies des années 70, elle est aujourd’hui le point de départ de mon aventure, un défi personnel, une incroyable marche d’environ 300 kilomètres à travers les Annapurnas, ces hauts sommets perdus dans le bleu du ciel que les nuages viennent chatouiller, parfois.

La beauté de l’univers est là, concentrée dans ce petit pays au panorama impressionnant où des montagnes élevées au rang de divinités dominent des vallées façonnées par le travail, sculptées étage après étage pour recevoir les cultures de blé et de moutarde. Les hommes sont là eux aussi, par tous les temps à la tâche, affûtent la lame d’une faux, ramassent les bouses de yack pour le chauffage pendant que les enfants, pouilleux et morveux, saluent les étrangers qui traversent le village en joignant leurs petites mains sales. NAMASTE, NAMASTE.

Les gens d’ici viennent par-delà l’Himalaya, du Tibet lointain et proche à la fois. Ils sont cultivateurs, éleveurs, pasteurs, artisans, rudes montagnards au visage qui en dit long, les yeux légèrement bridés, les pommettes hautes et vivent chichement à l’abri de maisons recouvertes d’un pisé d’argile rouge coiffées de chaumes. Ils sont bouddhistes, hindouistes, un peu des deux à la fois, contournent les chorten par la gauche en signe de respect et font appel au chaman pour soigner leurs maux dans cette vie du bout du monde. Les femmes travaillent plus que de raison, transportant bois et récoltes dans le doko, un panier tissé porté sur le dos et suspendu à un bandeau de jute qui leur barre le front ; souvent en noir, la taille enveloppée d’une bande de tissu ou d’un tablier multicolore avec une abondance de colliers au cou, une doudoune sans âge pour les mois terribles et des baskets dont on ne sait lire la marque. Tout se mélange, les codes vestimentaires et les traditions mais l’on voit encore beaucoup d’hommes porter le topi, un chapeau conique fait d’un carré de tissu épais et qui rappelle que la montagne est partout.

img140 sadhuMarche après marche, jour après jour, le paysage se transforme laissant les villages perchés où l’on peut s’arrêter boire un coca frais pour traverser des forêts de rhododendrons en fleurs puis longer les gorges de la Kali Gandhaki avant d’atteindre un plateau sauvage fait de pics et d’aiguilles semblables à des forteresses en ruine et seulement habité par le vent. C’est ici, à la porte du royaume du Mustang, dans le village de Kagbeni, que le voyage prend un autre sens.

L’homme qui vient de passer la porte du lodge est grand, maigre, pied nu, sans âge, le cheveu blanc, la barbe longue, le corps enveloppé dans un longhi orange, un sac de toile minuscule pour seul bagage. Il ne possède rien, ne veut rien, ne demande rien sinon se fondre dans le divin. Il est sadhu, un homme saint en route pour le sanctuaire de Muktinath, haut-lieu de pèlerinage de l’hindouisme. Avec quelques mots d’anglais, il explique qu’il vient de l’Inde et ne sait pas dire exactement depuis combien de mois il marche. L’homme est observé, scruté. On lui porte un bol de soupe. Il ne dit rien, ne regarde vraiment personne, ne pose pas de questions. Il prend le bol, le repose un peu plus loin, farfouille dans son sac, en sort une pipe longue et conique qu’il porte à sa bouche et allume puis les yeux rougis, le regard vide, se perd dans les vapeurs de son chillum.

by Béatrice M.

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